Antoine Innocent, auteur de Mimola,
un roman qui refuse de vieillir
Par Edelyn Dorismond, doctorant en Philosophie, Université Paris Vincennes, France
Antoine Innocent est né en 1873 à Port-au-Prince. Il est mort en 1960. Romancier haïtien du début du vingtième siècle, il a écrit un seul roman : « Mimola ou l’histoire d’une cassette ». Par ailleurs, un romancier qui nous a laissé un ouvrage non vieilli. Il a tenté de répondre à des questions qui s’imposent aujourd’hui encore à nous, Haïtiens, et Caribéens, en général.
Il s’agit d’histoire du vaudou, d’héritage ancestral, de mémoire, d’appartenance, de reconnaissance et de ce qui fait la surprenante beauté de la Caraïbe, les variétés de la couleur épidermique des gens qui, pourtant, sont de près ou de loin, qu’ils se reconnaissent ou non, partagent une généalogie commune. Antoine Innocent est plus qu’actuel. Que notre article contribue à un retour à son roman pour mieux observer le chemin que nous avons déjà parcouru, pour mieux nous interroger sur les « im-pensées » de nos pensées.
Mèt koze a sanble se Mimola, pitit fi madan Jòj. Tant Rozali menm se yon afriken. Ewopeyen te depòte l nan kal bato. Tant Rozali, avan li mouri, mande madan Jòj pou li fè yon komisyon pou li, pou li jete yon kasèt li te genyen nan lanmè. Pitit fi a, kèk jou apre entèman an, san konnen kisa ki te nan kasèt la ki te byen fèmen, obeyi a sa manman l (madan Jòj) te mande l. Li te fè yon misye ki rele Pratik ale ak li pou pote kasèt la, pou sa li bay li yon gròg. Bò kote Fò Dimanch, tou pre lanmè a, nan yon ti bit, Pratik jete kasèt la nan lanmè. Inosan di : “nan menm moman gen yon bagay tris, ki anonse malè. Mouvman lanmè a sanble rankontre syèl la.” Apèn li fin ranpli misyon an, li santi yon kè sere. Yon ti van pote son klòch ki anonse kouvrefe, se te tankou yon plent. Se te tankou yon son fineray kite ap sonnen nan zorèy li. Kè sere madan Jòj la se te yon move siy. Kèk jou apre, pou tout moun Mimola te vin yon gaga. Sante l te tèlman mal li pa t ka ale lekòl. E pandan premye kominyon li, tout moun te ap enkyete. Madanm Jòj te depanse tout sa li te genyen pour chache remèd ki te ka geri Mimola sèl pitit ki rete l apre tout lòt yo te fin mouri, men sa pa t mache.
Yon maten, li eksplike tant Magerit ki te yon afriken menm jan ak tant Rozali yon rèv li fè nan lanwit la. Se alò tant Magerit ap di li kòz maladi Mimola. Pou li chase maladi sa a, li gen de bagay pou li fè pou lespwi yo, zanzèt afriken yo. Sa ki vle di espri yo pa kontan, yo voye maladi sou Mimola. Se nan chache trètman madan Jòj rankontre yon milatrès kite gen menm problèm nan. Madan Dajobè te gen yon ti gason ki te ale etidye an Frans, lè li tounen, li vin fou. Sou wout pèlerinay madan Jòj rankontre madan Dajobè, depi lè sa yo vin zanmi. E yo te dekouvri yo se kouzin, pitit fi de sè. Apre vwayaj la, yo deside bay yon gwo manje lwa ansanm. Yon gran seremoni kote yo rekonèt espri yo e aksepete pou pran yo, fè kay pou yo.
Le roman est riche en information ethnographique et sociologique. L’auteur y expose à la fois un tableau saisissant de la réalité de Port-au-Prince au début du siècle, nous donne une bonne compréhension de l’imaginaire de la paysannerie et de l’élite intellectuelle dans sa représentation du vodou, comme dégénérescence, aliénation. Antoine Innocent donne la parole à un ses personnages qui représenteraient ces intellectuels à qui le vodou est une religion infantilisante. « Les races et les peuples enfants sont comme nos fillettes. Ils s’attachent à leurs croyances avec la même ardeur, le même amour que celles-ci ressentent pour leur poupée. » (p.129) Contre ceux-là, il dit, d’un ton très condescendant, mais qui traduit en même temps son avance sur les préjugés de ses contemporains. « Moi qui n’ai la prétention d’être celui-ci, ni celui-là qui n’ai d’autre titre que l’avoir vécu et de vivre encore parmi ce peuple, qui ne rougis pas de le coudoyer nuit et jour, qui connais mieux qu’un autre peut-être ses souffrances intimes, ses privations, ses aspirations à peine formulées, je ne crois pas me tromper en soutenant qu’à cette masse plongée dans les ténèbres de l’ignorance, il faut une bonne direction, et l’instruction dans toute sa force extensive. » (p. 130) Il est facile de voir ce qui distingue la position d’Antoine Innocent de ses contemporains. En faisant le choix de l’instruction, en reconnaissant que la « masse » est plongée dans l’ « ignorance », en soulignant que l’ « instruction » doit être l’affaire d’une politique conscience d’un idéal de citoyenneté, donc de société, il engage clairement les élites, en mettant face à leur responsabilité l’ « émancipation » de la « masse ». Il ne s’agit pas de produire un discours dénégateur sur la « masse », mais lui donner la capacité à sortir de l’ignorance. Bien que, enfin de compte, Innocent, dans les présupposés de sa philosophie de l’instruction, ne pense pas moins que le vodou reste une activité d’ignorants. Alors, l’intérêt de ce roman est de nous indiquer que les intellectuels s’engluent toujours dans des préjugés dès lors qu’ils tentent de comprendre les pratiques populaires ou le « peuple » qu’ils appellent avec répulsion la « masse ».
Antoine Innocent, Mimola ou l’histoire d’une cassette, Port-au-Prince, 1999, 132 p.
Note Biographique
Edelyn DORISMOND, est actuellement doctorant en Philosophie à l’Université Paris Vincennes (France). Son travail se veut une tentative d’explorer, partant des théories des luttes pour reconnaissance, les sédimentations qui hantent les pratiques politiques, sociologiques, culturelles et folkloriques caribéennes. Il est vice-président du CRENEL (Centre Recherches Échanges, Normes et Langage), membre du réseau de recherches de l’AUF, « État de droit saisi par la philosophie ». Il a publié dans la revue Recherche Haïtiano-Antillaises qu’il codirige plusieurs articles : « La question de l’éducation dans les Caraïbes » (octobre 2008) ; « Pratiques religieuses Afro-Caribéennes et Démocratie » (octobre 2007) ; « Un arc-en-ciel pour l’occident chrétien » ou la visibilité du Vaudou » (octobre 2007) ; « La musique caribéenne : esquisse d’une intuition sur « la sensibilité caribéenne » (2006). Il a aussi présenté plusieurs communications dans différents colloques : Le « Discours sur le colonialisme » : Pour une herméneutique du colonialisme. », Communication au Colloque organisé par l’Action Carême (Suisse) : « Mémoire et Droits Humains » », Palais des Nations Unies, Genève, 23-24 Novembre 2006 ; « Le passé et l'avenir, le temps troué antillais. Aimé Césaire et Édouard Glissant », Communication au Séminaire de Madame Seloua Luste Boulbina, au Collège International de Philosophie, Novembre 2007 ; « Tout-Monde », Histoires : La question du conflit des mémoires », Communication à la Journée Mondiale de la Philosophie, à l’Unesco, Novembre 2007, « Pour une Phénoménologie de la Reconnaissance : entre « sentir pur » et la valeur » Communication présentée à la journée d’études doctorales à l’Université Paris X, Mai 2008. « La créolisation de la politique, la politique de la créolisation : penser un « im-pensé » dans l’œuvre d’Édouard Glissant. » Communication présentée à Genève, Mai 2008. « Le Créole haïtien dans le devenir monde de la « mondialisation », Communication au colloque du CIEC et du CRENEL, Haïti (Port-au Prince), Novembre 2008. « Le « passé » dans la pensée césairienne de la Négritude : L’histoire entre « exaltation » et « critique. », à présenter au colloque, organisé par l’Université Nationale Autonome du Mexique, Septembre 2009. Corrélativement à sa thèse, il explore d’autres champs de recherches, en particulier la dimension « poïétique » des « cultures populaires » dans la dynamique de la mondialisation.
