L'Homme créole réunionnais :
un individu nouveau ?
Par Aude-Emmanuelle Hoareau, PhD.
Au XIXe siècle, l'historien suisse Jacob Burckhardt envisageait la civilisation de la Renaissance en Italie, comme le commencement de l'individualisme. Selon de nombreux penseurs, nous vivrions dans le monde d'aujourd'hui une nouvelle Renaissance qui nous obligerait à repenser de fond en comble la notion d'individu et à reconsidérer à sa lumière, le déploiement des relations sociales. Expression de soi, quête de l'identité personnelle, de la reconnaissance par autrui de sa singularité, besoin d'approfondissement, d'intensité dans les relations humaines et sociales. Bref, l'individu d'aujourd'hui ne se contente plus d'être un sujet de droit mais cherche à exister de manière totale, passant du Moi (dont l'unité pensée par Descartes serait une illusion psychologique) au Soi, c'est-à-dire de l'ego qui se positionne dans l'existence à un sujet-âme interconnecté aux autres âmes, ouvert au êtres et aux cultures...un être poreux mais néanmoins cohérent. Marcel Gauchet (historien et philosophe français) parle à ce propos de « subjectivisme affectif et identitaire ». Cette métamorphose du sujet se répandrait comme par contagion, au-delà des limites du monde occidental...Le sociologue français Vincent de Gaulejac a d'ailleurs pointé les « injonctions contradictoires » de l'hypermodernité : « Il (l'individu) doit se présenter comme un être libre, responsable, créatif [...] et en même temps se couler dans des modèles. » Pas évident de cerner l'individu hypermoderne.
Penser l'être créole réunionnais, à défaut de solutionner ce problème, ne pourrait-il pas nous permettre de mieux comprendre les métamorphoses de l'individu hypermoderne?
Car l'Homme créole réunionnais se retrouve au carrefour de toutes les injonctions qui tiraillent l'individu hypermoderne. Sommé de consommer et membre d'une société de la compétition (société du « progré »), tout en étant en proie à un besoin de reconnaissance identitaire, il est aussi pris dans un rapport au monde très spécifique. Dans ce rapport se jouent la force de l'imaginaire (limazinèr), un rapport quasi matriciel à la terre doublé d'un enracinement dans l'exister (le terla qui depuis l'époque de l'esclavage fait que l'individu est parfois ramené à ses fondements, qu'il se sent ontologiquement humilié, rabaissé par sa situation sociale et l'histoire complexe qui est la sienne, avec pour conséquence positive inattendue, le sentiment pur d'être soi), la force du sentiment social gravée dans un c'ur à vif (fonnkèr) le tout lié à une histoire très particulière (esclavage, maronaz, métissage, colonisation)...
L'être créole réunionnais est en plein remodèlement et réappropriation de soi. Déjà et depuis toujours sans doute, au-delà de l'individu, mais en même temps encastré dans les injonctions de l'individualisme actuel : il est un être de la batarsité, à la fois lui-même et un autre...riche de toutes les cultures du monde ( Le peuplement de La Réunion, constitué à partir de l'Europe, de l'Afrique et de l'Asie se caractérise par sa diversité culturelle et son métissage) capable de par son être métis, d'une pensée hybride synthétisant les contraires.
Ban zimaz i grouy dan nout tèt, ban valèr, ban santiman, tout i mèt ansamn pou aral anou koté la limièr. Lo metisaz la pansé li ini anou pou gagn viv vrémen, pou gagn invant bann valèr lo kèr parey lamour la diférans.
Avec la pensée créole, c'est la notion même d'identité qui vole en éclats.
Un au-delà de l'identité qui se dessine, une « kréolité » qui envisagerait l'évolution, le changement, la confrontation d'éléments divers comme ce qu'il y a de plus permanent dans la non-permanence de l'être. Lèspri rénioné lé in invantèr. Lé in kréolizèr. Lo mo kréol i vé dir nouvo, in nouvo manièr d'viv . Le terme d'identité (bien que galvaudé en tant que tel car incapable de décrire la complexité des êtres) parle aux gens mais c'est surtout le concept de créolité ou de réunionnité (réyonèzté) qui révèle à eux-mêmes des individus qui se pensaient sans saveur, des êtres multiples aux racines entremêlées, riches de tous les possibles.
Kosa i lé la kréolité réyonèz? Tout sak i antour nout manir viv ! La réyonèzté i pass dan lo manzé, dan lo manièr nou kraz séga é maloya, dan nout parol, dan nout kozman... Mé lé in pe plis ke sa ankor. Bann zartis ansamn zékrivèr liv la réflési si nout larkansialité. Édouard Glissant en Martinik la montr anou la kiltir kréol lé inn ot manièr pou pans lo monn. Akoz ke le monn lé an trinn shanzé, lé an trinn ronèt innot manièr, in manièr métis, in manièr kréol. Édouard Glissant la di la sosiété kréol lé un roflé lo monn. Dan la sosiété kréol, toute bann koutim, toute bann group ethno-kiltirèl, toute bann zistoir i may-démay é li tyinbo an plas. Sakinn i fé sélon son kapab. La sosiété kréol i pé éklèr somin lo monde, dann son bardzour zarkansièl. Sof ke la sosiété kréol lé in bann nasyon mosaïk, un nasyon toute zorizine, toute do moun i viv ansamn, i mèt ansamn dan in mayaz koulèr.
On pourrait envisager à ce propos un au-delà de l'identité qui s'incarnerait dans la vigilance éthique, soit une capacité à appréhender l'autre quel qu'il soit, dans sa singularité, à ressentir et prévenir ses souffrances.
Une histoire marquée négativement par l'esclavage, la colonisation mais d'une façon plus positive aussi, par la nécessité de fabriquer un vivre-ensemble à partir d'une diversité d'origines et de cultures : voilà ce qui nous rend aptes à la vigilance éthique.
Nout zansèt té i viv la sène dann pié, té i konba pou la libèrté. Té i chap dann boi la montagn. La soufrans la kol èk li. Mi pans lèsklav Élie ke la konbate pou la libèrté èk son bann dalon à Sin-Leu an 1811. Son kèr maronèr la pa chap bordaz la mor, mé nou rapèl ali. I fo pa oubli non pli ke nou tout lé batar, ke nout bann zansèt afrikin, sinoi, malgas, zindyin, komor, fransé, tout mayé lété en légzil, la perd son rasine, la voyazé sou lèsklavaz, langazism, la rod somin pou shap la mizèr é la trouv tèrla in morso d'péi pou viv. Nout zansèt la batay pou konstruir nout nasyon. Nou rapèl a zot. Nout kèr lé ramaré dan inn fon somin la mémoir é sa i pe èd anou konstruir in monde pli sir.
Comme l'a écrit la politologue réunionnaise Françoise Vergès dans L'homme prédateur paru chez Albin Michel en avril 2011, trafic des êtres humains et esclavage restent d'une actualité brûlante. S'il n'y a pas forcément de lien direct entre la traite négrière et les nouvelles formes d'exploitation modernes à travers le monde, il y a bel et bien persistance d'un mode de gouvernance fondé sur l'exploitation et la fabrication de la vulnérabilité humaine. La figure de l'esclave est la figure la plus radicale de la déshumanisation et de l'exploitation. Qui mieux que nous pourrait le comprendre et s'en sentir responsable?
Aude-Emmanuelle Hoareau
docteure en philosophie
titulaire d'un master de ressources humaines
Auteur de l'essai "concepts pour penser créole" Zarkansièl éditions" 2010
Enseignante en philosophie des sciences, esthétique et histoire de l'Art à l'Ile de La Réunion.
